À Aulnay, pendant la grève, on a aboli la frontière entre décideurs et acteurs

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Au XIXe siècle, rappelle le philosophe Jacques Rancière, la grève naissait comme " une construction rationnelle de gens qui n'exigeaient pas seulement de meilleurs salaires et conditions de vie, mais qui voulaient aussi être considérés comme des personnes capables de penser, parler et décider "(Le Monde, 7 mai 2013). C'est dans cette tradition que s'inscrit la grève de 4 mois que viennent de mener les salariés de PSA Aulnay.
 
Dans cette grève, nous avons imposé à PSA une amnistie totale : la réintégration des licenciés, la levée des plaintes pénales - alors qu'une amnistie n'a pas été possible au niveau national. Ensuite, la direction a dû lâcher du lest sur le montant des indemnités, ce qui est absolument nécessaire pour des salariés qui vont affronter de nombreuses difficultés dans les mois à venir. Tout cela est loin d'être négligeable mais ne peut suffire à résumer la grève. Car l'essentiel de la grève est dans le fait d'avoir réussi à s'organiser et à tenir pendant 4 mois. Souvent on nous dit : "Vous les syndicalistes, quand vous n'avez pas gagné grand-chose, vous parlez de la fierté d'avoir relevé la tête." Oui, mais ce n'est pas la fierté pour de la fierté ! C'est la fierté d'avoir fait quelque chose, et c'est ce quelque chose qu'il faut regarder.
 
Car la plus grosse difficulté d'une grève - comme de tout mouvement et même de la société tout entière -, c'est de faire que des salariés, des êtres humains, parviennent à discuter ensemble de leurs problèmes, du but qu'ils se donnent, et de décider collectivement. C'est compliqué de se diriger de manière démocratique, d'arriver à quelque chose d'unique à partir de centaines de pensées différentes. Comment faire pour que la diversité des points de vue ne s'annihile pas mais permette de constituer une force ?
 
C'est un peu cette alchimie qui s'est produite pendant la grève. Comme cela se faisait à une époque dans le mouvement ouvrier: avec un comité de grève. Sur le fond, c'est simple. Il s'agit de faire en sorte que les salariés discutent et déterminent ensemble ce qu'ils vont faire. Evidemment, on ne part pas de zéro. Il y a toujours dans une usine des militants qui ont une expérience, qui sont la mémoire de l'usine. Et leur expérience est très précieuse. A Aulnay, la première grande grève, c'est celle de 1982. La question qui se posait, c'était : est-il possible d'agir ensemble ? Alors que toute l'organisation d'une usine, et même de la société, vise à laisser penser le contraire.
 
Jusque sur son poste de travail, un ouvrier se voit dicter ce qu'il doit monter, dans quel ordre, de quelle manière, chaque geste est décortiqué. C'est une aliénation totale. Le tour de force de l'organisation patronale, c'est de mettre des milliers de salariés ensemble et d'arriver à en faire des individus isolés. Il faut donc que les ouvriers déconstruisent tout cela. Or, l'énorme acquis de 1982, c'était de montrer qu'il était possible de faire grève, de vaincre la répression en se mettant ensemble à des milliers de travailleurs pendant 6 semaines pour faire reculer Citroën. Ensuite, la direction pour se rattraper a essayé de faire croire aux salariés que le jeu n'en valait pas la chandelle, et, selon ses termes, de laisser "un goût amer" à la grève. En 1984, c'est un peu la revanche de la direction avec 800 licenciements. Malgré une semaine de grève, les ouvriers ont été en échec, faute d'une réflexion collective suffisante pour déjouer le mauvais tour qu'on leur a fait. Ils ne se sont pas méfiés d'une promesse gouvernementale non tenue. Mais ce fut un deuxième apprentissage.
 
ll y a eu ensuite un grand trou. Mais le germe du c'est possible demeurait vivant à travers les grévistes de 1982 restés dans l'usine. La jeune génération s'est interrogée : sommes-nous capables de faire comme les anciens ? Des mouvements ont repris, pour aboutir à une grève en 2005. Puis une autre de 6 semaines en 2007 pour les augmentations de salaire. Si les 300 euros demandés n'ont pas été obtenus, cela a été l'apprentissage de la décision collective. Et quand le coup dur de la fermeture de l'usine est arrivé, tout un noyau de salariés qui avaient vécu 2007 se sont tout naturellement remis à s'organiser ensemble.
 
Nous n'aurions pas tenu 4 mois si ces salariés n'avaient pas été en mesure de transmettre leur expérience, de la remettre à plat et de la discuter. D'où l’importance des assemblées générales et des comités de grève. Les premières sont nécessaires à un moment donné pour vérifier qu'une proposition est majoritaire. Mais on ne peut pas réfléchir et discuter à plusieurs centaines. Il faut un travail en amont dans un comité plus réduit, où ceux qui n'ont pas l'habitude de prendre la parole sont plus à l’aise. Nous avons voulu un comité ouvert. Il se tenait à 50, 60 personnes, parfois jusqu'à 80. Un noyau de militants s'est formé, mais il a évolué au cours de la grève, en fonction de la fatigue des uns et des autres, de leurs intérêts pour tel ou tel sujet, de leur degré de mobilisation du moment. De manière à faire sortir chaque fois le meilleur, à trouver l‘idée la plus appropriée du moment. Ecouter les autres permet toujours de découvrir de nouvelles idées, de les formuler, de vérifier qu'une idée est bien partagée.
 
Si nous avons pu surmonter les moments difficiles de la grève, c’est parce que des ouvriers ont pu réfléchir ensemble, confronter leurs idées, prendre des décisions, et agir. Souvent dans notre société, il y a, d'un côté, ceux qui décident et, de l’autre, ceux qui exécutent. Dans une grève, gérée démocratiquement, ce sont les mêmes qui décident et agissent ensuite .La fameuse coupure entre le législatif et l'exécutif disparaît. C'est une reprise des traditions instaurées par la Commune de Paris. Cela fait la force d'un mouvement de grève et cela devrait se généraliser à l'ensemble de la société.
 
Philippe Julien, secrétaire CGT de PSA Aulnay
Date de publication: 
22/06/2013