Au cœur de l’usine

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Discrimination syndicale

Au cœur de l’usine

À Aulnay, la force (tranquille) des travailleurs, c’est la grève !

Lock-out, envoi de milices, tentatives de licenciements punitifs et instrumentalisation des syndicats hostiles à la grève : malgré les nombreux stratagèmes utilisés par la direction de PSA pour briser le mouvement à l’usine d’Aulnay-sous-Bois, environ 300 à 400 ouvriers le poursuivent depuis une quinzaine de jours sans céder à la provocation. Car la violence existe, mais pas où l’on croit.

Il y a des distorsions de la réalité si extrêmes qu’elles en deviennent comiques. À entendre les discours unanimes des dirigeants de PSA, des leaders syndicaux opposés à la grève et des médias qui affirment sans embarras avoir constaté des actes de violence de la part des grévistes qui occupent l’usine d’Aulnay-sous-Bois depuis le 16 janvier, un véritable commando ferait régner la terreur dans les ateliers à coups de menaces verbales et physiques sur la majorité d’innocents non grévistes apeurés. Pourtant, dès l’entrée du parking, la seule milice visible est celle engagée par la direction : une centaine d’agents de sécurité extérieurs à l’entreprise filtrent les entrées et quadrillent l’usine depuis lundi dernier. Et à l’intérieur des ateliers, une autre équipe de choc surveille les grévistes : des cordons de cadres en gilets fluo déplacés d’autres sites PSA à coups de primes généreuses passent leurs journées à jouer les vigiles suppléants, le plus souvent statiques et bien alignés face aux lieux de rassemblement des grévistes, sortant parfois un téléphone pour filmer une scène leur paraissant suspecte. De temps en temps, comme au changement d’équipe, où les grévistes de l’après-midi rejoignent les rangs de ceux du matin, des renforts de gilets jaunes viennent doubler les lignes, mimant une parade quasi militaire aussi pompeuse que provocatrice. « Dès qu’on va voir les salariés sur la chaîne pour discuter, ils nous suivent et nous encerclent pour nous provoquer », témoigne Salvatore, l’un des ouvriers en grève.

Loin d’être intimidés, les quelque 300 à 400 grévistes qui tiennent les murs de l’usine refusent de tomber dans le piège grossier de la direction, dont le dispositif de sécurité et la campagne de calomnies semblent uniquement destinés à générer un affrontement. Jeudi, exceptionnellement, peu d’actions sont prévues en dehors de l’usine : une petite délégation est partie à la manifestation de la fonction publique pour recueillir des fonds pour la caisse de grève, la majorité des grévistes étant restés dans l’usine pour en assurer l’occupation. Au milieu des matchs de foot et des parties de cartes qui rythment la journée de l’atelier de montage, une voiture sort de temps en temps de la ligne d’assemblage… pour aller directement au plateau de retouches. Les quelques équipes d’intérimaires qui tournent encore sur les chaînes ne parviennent pas à pallier le manque d’effectifs expérimentés. En moyenne, à peine une centaine des 700 voitures censées être produites quotidiennement est sortie de la ligne de montage cette semaine. Vers 13 heures, des caristes arrivent avec le ravitaillement préparé sur le parking, dans l’Abribus transformé en cuisine de grève. Au milieu des assiettes de lentilles délicieusement épicées par le cuistot du jour, le moral reste haut. Impassible, le cordon fluo au regard hostile reste là à fixer les trois grandes tablées, en attendant la relève pour aller manger au restaurant d’entreprise.

Généreux, M’Barek, soixante et un ans, et délégué du personnel CGT depuis trente-deux ans, leur apporte les restes : un os gigantesque et encore sanguinolent, pendu au bout d’une ficelle. Sous les jappements des grévistes hilares mêlés au son des tam-tams, le vieux routier du combat syndical entame une danse infernale, traînant sans relâche le bout de carcasse face aux cadres livides. « On leur rend la monnaie de leur pièce », lâche Salvatore, qui trouve comme ses camarades que l’humour et la bonne humeur restent les meilleures armes pour répliquer aux tentatives de la direction de briser la grève. Attirés par les chants et les danses qui se poursuivent, des petits groupes de non-grévistes se joignent momentanément au rassemblement, un sourire aux lèvres, avant de repartir sur la chaîne.

Pourtant, la violence existe bel et bien à l’usine d’Aulnay : du harcèlement quotidien à la répression syndicale la plus dure, chacun a sa propre expérience de l’acharnement patronal, dans et hors de la grève. Pionnier de l’action syndicale dans l’usine, M’Barek se souvient des commandos de la CSL, syndicat patronal ancêtre du SIA actuel, qui n’hésitaient pas à tabasser les militants CGT comme lui à la fin des années 1970. Cassé par de longues années à la chaîne – « de l’esclavage moderne », comme il le résume lui-même –, le syndicaliste a durement payé son engagement : depuis quinze ans, la direction refuse de lui affecter un poste, prenant pour excuse ses handicaps causés par le travail. Aujourd’hui encore, quatre militants CGT particulièrement actifs dans la grève sont dans le viseur patronal : Salah Keltoumi, Samir Lasri, Agathe Martin et Julien Méléard doivent passer en entretien préalable à licenciement, mardi, après avoir été convoqués au commissariat de Bobigny avec quatre autres grévistes accusés de violences contre un huissier. « Pour les patrons, c’est inacceptable de voir des ouvriers relever la tête et s’organiser. Ils voudraient nous écraser, mais on a le nombre et on a notre dignité », assène Agathe Martin à la sortie du commissariat, vendredi.

Meeting de soutien aux grévistes de PSA, demain à 13 h 30, sur le parking de l’usine, à Aulnay-sous-Bois (93).

 

Loan Nguyen

Source: 
Date de publication: 
05/02/2013