"On est prêt à se battre contre tout le monde"

Version imprimableVersion PDF

Ahmed Berrazel, passé de la cité des Mille-mille à PSA Aulnay, fait aujourd’hui la connexion entre les anciens cégétistes et la nouvelle génération. Pour lui, le syndicalisme est affaire de dignité et de colère. Et il n’imagine pas une seconde devoir quitter cette usine où il a tout appris.

Ahmed Berrazel tripote ses deux portables, grille une clope, puis une autre. Il est occupé et préoccupé, par la lutte et les médias. En ce moment, les journalistes, qui veulent colorer leurs sujets sur PSA avec du folklore made in 93 squattent son portable. « Et ça me gonfle ! » râle-t-il. Il faut avouer qu’avec sa verve de syndicaliste de choc et son phrasé de mec des cités, Ahmed Berrazel est le bon client pour les télés. Pièce maîtresse de la CGT sur le site, « c’est le type de militant charismatique qui manquait autrefois au syndicat pour faire la connexion avec la nouvelle génération », explique Philippe Julien, responsable de la CGT.

Ahmed parle sans cesse, avec ses mains, vous accroche avec ses yeux, utilise des expressions qui fleurent bon la banlieue. Mais rien n’énerve tant ce jeune trentenaire que d’être résumé aux tours verticales de son enfance. Il y a longtemps maintenant, le combat syndical a dégagé son horizon. D’ailleurs, que reste-t-il aujourd’hui de sa jeunesse aux Mille-mille à Aulnay ? « Barry White ! répond-il du tac au tac. « J’écoute du Barry White dans ma caisse. Les fenêtres ouvertes, en été, c’est trop bon ! Et ça, c’est carrément un truc de banlieusard », rigole Ahmed.

Il résume sa trajectoire en une phrase : « À dix-huit ans, je suis passé, d’un coup, des murs des Mille-mille à l’usine PSA Aulnay. » Sa naïveté de l’époque le fait encore marrer. « Je débarquais total. Je ne connaissais même pas le mot syndicat. Je m’imaginais que le patron était sympa et qu’il nous voulait du bien. Bref, n’importe quoi. » Sa candeur vire vite à l’aigreur, quand il est basculé dans l’équipe de nuit.

La nuit, c’est le territoire des jeunes qui ne veulent pas se lever à 4 heures du matin pour embaucher en journée. La nuit, il y a très peu d’anciens, pas de délégués du personnel : c’est l’angle mort du syndicalisme. « Là, tu prends cher, faut filer droit, dit Ahmed. Sauf que moi, je ne fais que ce que ma tête me dit. » À vingt ans, il apparaît sur les radars de la direction. « Un agent de maîtrise est venu me voir pour me dire : “Toi si tu veux un avenir ici, ferme ta bouche.” » Sauf que fermer sa bouche, c’est précisément ce qu’Ahmed ne pourra jamais faire. Pendant la campagne présidentielle, il a alpagué François Hollande, en visite sur le site : « Il faut sauver PSA Aulnay ! »

Son téléphone sonne. « On organise un comité de lutte. On met de côté les syndicats et nos mandats. L’objectif, c’est que tout le monde puisse s’approprier le combat », explique Ahmed. Lui, c’est un ancien de l’usine, qui l’a amené au syndicalisme : Rabah, cinquante-sept ans. « J’ai vu arriver un jeune combatif et curieux de tout », raconte Rabah. « C’est mon père spirituel », dit Ahmed, qui se découvre dans la foulée une armée de « frères ». Car, oui, ce cégétiste dit « frères », pas « camarades ». « Je trouve que ça dit mieux nos liens. Et ça n’a rien de communautariste. Il y a 49 nationalités représentées ici. On a tous des gosses ou des crédits sur le dos. On est tous dans la même merde à présent. »

En 2004, la CGT veut le syndiquer clandestinement. Comme les autres, pour qu’il évite les coups, le temps qu’il fasse ses premières armes. « Pas moyen ! » Aussitôt sa carte en poche, Ahmed se dégote « le plus gros badge CGT » qu’il puisse trouver, « pour faire chier ». Sa marche vers le syndicalisme est une découverte de la fierté. « J’ai compris que ma dignité valait plus que de l’or », lance Ahmed, qui vit la grève de 2005 comme une épiphanie. C’était le premier grand mouvement après le sinistre tunnel des années 1990.

Pour les jeunes de sa génération, arrivés au début des années 2000, le printemps de la dignité de 1982 appartenait à la préhistoire. Résister n’apparaissait plus dans le champ des possibles. Alors, en 2005, « c’est la délivrance », raconte Ahmed. Un apprentissage collectif : « On a appris à se battre, à s’organiser, à décider en groupe. On n’a pas tenu longtemps, mais c’était pas ça l’important. » Paradoxalement, la grève de 2007, beaucoup plus longue, le marque moins : « Bah, on était déjà lancé ! »

Toujours à la recherche de nouvelles têtes, Philippe Julien, responsable de la CGT, le repère. Mais quand il lui propose un mandat au CHSCT, Ahmed esquive. « Pour moi, il fallait avoir fait des études pour être élu. » On le rassure, avec des formations, et il accepte finalement de siéger. Progressivement, il apprend les ficelles de son second métier, multiplie les procédures et les réunions. Et il devient incontournable. Alors, en 2008, la direction lui tombe dessus, avec l’aide du jaunâtre syndicat maison, le SIA. « C’est simple, autant de répression sur un seul gars, c’était du jamais-vu », raconte Philippe Julien. Ahmed est accusé d’avoir insulté un cadre et un intérimaire, « à tort », affirme-t-il. Les sanctions tombent dru. Pas le temps d’aller à une convocation que les nouvelles arrivent bientôt. Et, en 2010, Ahmed cumule dix-huitjours de mise à pied.

En parallèle des procédures, on multiplie les actions en sous-main contre lui. On lui éclate son casier, deux fois. On lui raye son véhicule, sa 307 CC chérie. On insulte ses parents sur les murs des toilettes de l’usine. Il tient sa place et finit par gagner. « Mais, à cette époque, j’étais un paria. De nombreux salariés ne me disaient pas bonjour tellement la direction avait donné une mauvaise image de moi, raconte Ahmed. À présent, certains sont venus s’excuser, en me disant qu’ils allaient se battre. » Il reste fair-play : « Ces mecs-là, il leur a fallu parfois quinze ans pour bouger. Mais maintenant, ils iront jusqu’au bout. »

L’annonce de la fermeture du site est tombée comme une bombe. La direction a enrobé le discours mais sur les chaînes, les ouvriers se disent sans fard : « En 2014, c’est fini. » Après des batailles offensives, pour les salaires ou les conditions de travail, les salariés se préparent à une lutte défensive. « Pour sauver notre peau », dit Ahmed. Son avenir est tout entier borné par les murs de PSA Aulnay. « Je veux pas chercher du travail ailleurs, je veux pas aller bosser à PSA Poissy, martèle-t-il. Pas moyen ! »

Comme beaucoup d’autres, il dit aimer son usine. « C’est con à dire, mais ici on est mal payés mais on rigole bien ! » Alors, oui, lui aussi il pense à son crédit et à ses deux enfants. Mais il veut leur transmettre la fierté et les racines de la famille, venu de Berkane dans le Rif. « Là où les gens sont réputés dans tout le Maroc pour avoir la tête dure comme la pierre », fanfaronne-t-il. « La bataille va être dure, mais on est prêt. On se battra contre tout le monde, la direction ou le gouvernement », dit Ahmed. Il n’y a plus qu’à serrer les rangs et dérouler la partition. « Let’s the music play », dirait Barry White.

Rendez-vous ce matin à paris 

C’est leur première mobilisation en dehors des murs de l’usine d’Aulnay (Seine-Saint-Denis) depuis l’annonce du plan de casse chez Peugeot Citroën (lire page 4). Ce matin, les salariés prévoient d’arriver place de l’Étoile, vers 10 heures, avant de défiler jusqu’au siège du constructeur automobile, avenue de la Grande-Armée (métro Argentine). Des délégations de tous les sites 
du groupe PSA seront également présentes pour exiger le retrait 
de 8 000 suppressions d’emplois directs.

Mehdi Fikri

Source: 
Date de publication: 
25/07/2012