« Il faut avoir la patate, encore plus pour les femmes »

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Geng Praphakdy, partagée entre sa famille et son usine, a appris à vaincre ses craintes, la peur du patron et de la répression.

Chut, ne dites pas à son père que Geng lutte. « La politique, c’est un tabou chez les Asiatiques. On n’en parle pas », raconte Geng Praphakdy, quarante ans, en souriant. « Du coup, mon père sait vaguement que je fabrique des bagnoles et que l’usine est en danger. Mais il ne sait rien de mes fonctions syndicales », précise-t-elle. Une double vie, dont elle s’accommode très bien.

D’un côté, il y a donc sa famille. Un père chinois, une mère laotienne, quatre sœurs, deux frères et elle, la cadette. Tout ce petit monde, balayé au gré de la politique internationale, arrive en France en 1980, sous passeports estampillés « réfugiés ». « L’exil, ça pèse sur mes choix politiques », souffle Geng. Depuis, elle tient le fil familial, se dit « bien de gauche » et a épousé un Asiatique.

De l’autre côté, il y a l’usine. Geng s’y est retrouvée après « un parcours qui n’avait franchement rien à voir ». Et c’est presque par hasard qu’un matin de 1999, elle attend le bus 627, qui doit l’emmener à l’usine PSA Aulnay. « Je monte dans le bus : il n’y avait que des mecs. En me voyant arriver, le chauffeur a cru que je me gourais de bus », se marre-t-elle.

Geng s’habitue aux regards et au métier. Mais la peur du patron, elle, reste longtemps ancrée. Geng se syndique en 2000, dans la clandestinité. Mal à l’aise, elle milite discrètement. Jusqu’à la grève de 2007. Geng éclôt pendant ses six semaines de combat et d’apprentissage. « J’ai pu me mettre à porter le badge avec plus d’aisance. »

À présent, son tour est venu et le combat contre la fermeture est le sien. Élue au CE depuis 2009, déléguée du personnel depuis 2011, Geng n’a plus peur. Elle gère tout : les débrayages, les sanctions « qui tombent pour nous occuper ». Et soutient les collègues en dépression qui craquent sur la chaîne. « Un drame humain concocté par PSA », dit-elle. « Avec toute la pression qu’on nous met sur le dos, il faut avoir la patate pour ne pas craquer, surtout quand on est une femme ! »

M. F.

Source: 
Date de publication: 
25/07/2012