PSA Aulnay : trois grévistes rédacteurs en chef d'un jour

Version imprimableVersion PDF

Dans l'Humanité ce mardi:

«Que notre rage passe dans toutes vos pages »

Grévistes à l’usine PSA d’Aulnay, Agathe, Julien et Saïd ont pris quelques heures sur leur précieux temps de lutte pour venir insuffler leur colère dans les pages de l’Humanité. Ils sont les rédacteurs en chef de cette édition exceptionnelle.

Les extraire de leur grève n’a pas été chose facile. Jusqu’au dernier moment, hier matin, les questions circulaient dans la rédaction. « Est-ce qu’ils viendront bien ? À combien ? Est-ce qu’ils pourront rester, est-ce qu’ils pourront écrire ? On maintient, on annule ? » Et puis ­finalement, à 9  h 30, ils sont arrivés, Agathe, Julien, Saïd, nos « rédacteurs en chef d’un jour » aux traits un peu tirés car si, à cette heure, les journalistes commencent leur journée, eux étaient à l’usine dès 6 heures, sans ­compter qu’ils ont dans les pattes près de trois ­semaines de grève contre la fermeture du site. Tout de suite, d’ailleurs, ils annoncent la couleur : à 13 heures, ils devront être de retour à Aulnay, car tout de même, c’est là-bas que ça se passe.

"On est des grévistes"

Après un café-croissant dans le bureau du directeur de la rédaction, Patrick Apel-Muller, qui leur explique les « règles du jeu », ils passent à la conférence de rédaction, où ils se présentent. Julien, ouvrier chez PSA depuis 1995, est passé par le ferrage mais travaille maintenant comme « dépanneur sur ligne robotisée ». Agathe, entrée à l’usine en 1996, est magasinière cariste – comprenez qu’elle apporte les pièces sur la ligne de montage. Saïd, ouvrier au service qualité, a travaillé sur divers sites PSA depuis son embauche en 1999, avant d’atterrir à Aulnay, il y a deux ans. Lui est syndiqué à SUD, ses deux camarades à la CGT, mais ils soulignent : « Avant d’être dans tel ou tel syndicat, on est des grévistes. »
 

"On a des choses à dire!"

Alors qu’une collecte de soutien est ­lancée dans les étages de l’Humanité – plus de 1 000 euros seront recueillis –, les chefs de rubrique égrènent les sujets au menu : casse de l’emploi, intervention au Mali, suppression des subventions aux associations caritatives, mort d’un bébé dans une maternité, suicide d’une veuve pour raisons financières… Pour les journalistes, c’est un jour comme les autres, mais les ouvriers accusent le coup face à ce concentré du monde comme il va (mal). « C’est ça, la société ? s’emporte Agathe. C’est sûr qu’on a des choses à dire ! » Comme le temps presse, les rédacteurs d’un jour n’écriront pas eux-mêmes. Les journalistes des différentes rubriques défileront pour recueillir leurs points de vue qui seront insérés dans le journal.

« Nous, ce qu’on veut, c’est que notre rage passe dans toutes vos pages ! insiste Agathe. Les médias aiment voir les ouvriers pleurer, mais nous, on ne pleure pas, on est en colère. » Saïd rappelle combien PSA a fait trimer ses salariés, ces dernières années : « On a fait des efforts pour améliorer la qualité, on a donné mais aujourd’hui PSA oublie tout ça et ferme. » « On était une usine pilote dans le groupe », explique ­Julien. « Maintenant, on est pilotes pour les licenciements », ironise Agathe. Au fil des sujets, PSA, Renault, les médias en prennent pour leur grade, sans oublier le gouvernement : « Depuis l’annonce de la fermeture, on n’a vu personne, l’État est complètement absent », se désole Saïd, tandis qu’Agathe tacle un Montebourg qui estime que ­Renault n’a « pas franchi la ligne rouge ». À treize heures, les entretiens sont bouclés, les trois d’Aulnay se livrent à une séance photo, boivent un coup puis repartent à la grève, sans avoir rien cassé, pas même la croûte.

Fanny Doumayrou Reportage photo : Patrick Nussbaum

Source: 
Date de publication: 
05/02/2013