PSA Aulnay : Une grève à haute tension paralyse l'usine

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15 FÉVRIER 2013 | PAR RACHIDA EL AZZOUZI
Daniel a sauté le pas. Pour la première fois depuis vingt ans de carrière, il fait grève. Lui qui s'est toujours tenu à distance « des syndicats et des emmerdes» a remisé au vestiaire son gris de travail et a rejoint le noyau dur des grévistes (entre 300 et 500 personnes selon les jours) qui paralysent depuis le 16 janvier la production de l'usine automobile PSA d'Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. Depuis quinze jours, il déserte tous les matins à 6 h 27 son poste de montage au grand dam de sa femme et de son chef.
La première, caissière à temps partiel dans un supermarché, craint que, sans le salaire de son mari, le couple ne finisse dans le rouge et ne parvienne pas à rembourser le crédit du pavillon qu'ils ont acheté dans un petit village de l'Oise. Le second, agent de maîtrise, encarté au SIA, le syndicat maison majoritaire, proche de la direction, viscéralement anti-grève, le menace d'être « tricard », « de ne pas être reclassé s'il est pris en photo avec les rouges et les Arabes ».
Manifestation de soutien dans l'usine en faveur d'un syndicaliste menacé de licenciement
Manifestation de soutien dans l'usine en faveur d'un syndicaliste menacé de licenciement© Rachida El Azzouzi

Implantée dans le 93, le département le plus pauvre d'Île-de-France, à quelques encablures de la cité populaire des « 3000 », PSA Aulnay, 2 800 salariés, condamnée à la fermeture en 2014, est une usine « beur-black-blanc », historiquement marquée par une forte proportion de travailleurs immigrés ou enfants d'immigrés d'Afrique du Nord. Dans les années 1970, une bonne partie de ses ouvriers étaient recrutés directement par Citroën au Maroc ou en Algérie. Quarante ans plus tard, la gestion paternaliste et autoritaire de la direction ainsi que les tensions socio-raciales hantent cette usine qui compte aujourd'hui 49 nationalités.
 
Daniel, « le blanc de Picardie », refuse de céder aux pressions. À 52 ans, dit-il, il n'a « plus rien à perdre » et « aucune envie d'être recasé à l'usine de Poissy ou ailleurs dans le groupe, car cela voudrait dire déménager, vendre la maison dans une région où il n'y a plus de boulot ». Au début, il était timide, n'osait pas entonner les slogans de la lutte, « PSA, Voyou, Saboteur d'avenir », paniquait au moindre pétard, détonnait au milieu des gros bras et des grandes gueules avec sa maigreur presque maladive.
Réquisitionnés par la direction, des cadres en chasuble jaune traquent le moindre mouvement des grévistes
Réquisitionnés par la direction, des cadres en chasuble jaune traquent le moindre mouvement des grévistes© Rachida El Azzouzi

Deux semaines plus tard, c'est un nouvel homme. « J'ai retrouvé ma dignité », confie-t-il ce mardi 12 février, encore incrédule de participer à l'occupation de son usine. Il est sept heures du matin et la mobilisation s'annonce très forte en ce jour particulier. Au siège de PSA, avenue de la Grande-Armée à Paris, syndicats et direction doivent négocier les modalités du plan social : c'est leur dixième tentative pour dessiner un accord. « Place de la grève », près de la salle de repos de l'usine, plusieurs centaines de grévistes sont rassemblés devant la sono.
 
Dans quelques minutes, l'assemblée générale conduite par les leaders de la CGT, Jean-Pierre Mercier et Philippe Julien, va démarrer. Et avec elle, la guerre des nerfs recommence. Face aux grévistes, depuis quinze jours, « les hommes de la direction »forment des murs de « chasubles jaunes fluo », alignés du matin au soir pour bloquer les endroits stratégiques du site et protéger le matériel et des chaînes de montage à l'arrêt. Impassibles, droits comme des plantons, ces cadres d'Aulnay ou venus en renfort d'autres sites, de Sochaux, Poissy, quadrillent l'usine, escortés par des huissiers de justice, officiellement pour prévenir tout débordement, éviter que le conflit ne dégénère.
Les grévistes encadrés par des cadres mais aussi des huissiers
Les grévistes encadrés par des cadres mais aussi des huissiers© Rachida El Azzouzi
 
Ils sont partout, dedans comme dehors, jusque dans le restaurant d'entreprise où les salariés se plaignent de ne plus pouvoir manger tranquillement. Par grappes de dix ou trente, certains cadres et contremaîtres, avec des bouchons dans les oreilles « pour ne pas devenir fou à force de cris et de bruits », témoigne l'un d'entre eux à visage couvert, prennent des notes, des photos s'il le faut, encerclant au plus près la moindre action, la moindre manifestation dans l'usine, contribuant grandement à tendre le climat explosif. Devant l'ingratitude de la tâche, certains craquent au bout de deux jours.
Pour les syndicats à l'origine du mouvement (la CGT rejointe par Sud et la CFDT), « ces milices internes sont payées double à coup de primes généreuses pour faire le sale boulot, casser la grève, nous inciter à la faute, à la violence, pourrir l'image d'Aulnay et les rapports avec les non-grévistes ». Les grévistes les appellent« les CRS maison », « les jaunes », « les mouchards », « les vendus » : « Et dire que la grève, on la fait pour eux, ils font partie des 11 500 suppressions de poste. Si on gagne un vrai CDI pour tous et de bonnes indemnités de départ, ils gagnent. Si on perd, ils perdent », persifle Daniel.
«Place de la grève» à l'atelier montage
«Place de la grève» à l'atelier montage© Rachida El Azzouzi
                      
Ils nous cherchent, ils font tout pour qu'on pète un câble »
Ces derniers jours, la tension est montée crescendo, atteignant des paroxysmes à certains moments de la journée, chaque camp jouant à provoquer, à narguer l'autre. Signe d'un dialogue impossible à l'intérieur de l'usine, le cabinet du ministre du travail a fini par nommer un médiateur ce jeudi 14 février en la personne du directeur régional du travail de Seine-Saint-Denis, accédant ainsi à une revendication de la CGT.
D'un côté, la direction et les syndicats hostiles à la grève, dont le puissant SIA, dénoncent la « violence intolérable » des grévistes,« les méthodes militaristes » des cégétistes, les accusant de saccager l'usine, de saboter les lignes, de détruire l'outil de travail, de faire peur aux non-grévistes, etc. De l'autre, des grévistes déterminés, dénonçant « une violence patronale et des syndicats CIA ».
Un gréviste tente de convaincre un non-gréviste de rejoindre le mouvement
Un gréviste tente de convaincre un non-gréviste de rejoindre le mouvement© Rachida El Azzouzi
 
M-Barek Harfaoui connaît cela depuis les années 1970. Mediapart avait rencontré en juillet dernier ce pilier de la lutte syndicale. Six mois plus tard, le sexagénaire, qui a vécu la grande grève de 1982,« la libération des esclaves », exhibe son fait d'armes : un énorme os de veau, réquisitionné chez son boucher. Il l'a relié à deux mètres de ficelle, l'astuce pour fermer les manifestations et maintenir à une distance raisonnable « les jaunes » qui traquent le moindre de leurs pas.
« À les écouter, nous sommes le commando de la terreur. Avez-vous rencontré un seul salarié apeuré ? » Devant le bureau de la DRH où la foule compacte s'est déplacée, comme un seul homme, pour soutenir Najib, le sixième syndicaliste convoqué à un entretien préalable de licenciement depuis le début de la grève, Joël fume une cigarette, liberté que les grévistes ont décidé de s'autoriser dans les locaux de l'usine. « Ils nous cherchent, ils font tout pour qu'on pète un câble ! Vous savez ce que reproche la direction à Najib ? D'avoir lancé un œuf à bout portant sur un représentant de la hiérarchie qui, sous la violence du choc, a chuté au sol », hurle-t-il dans le brouhaha. Sa voix est rapidement recouverte par la sono qui crache de la musique orientale.
Pour tenir à distance «les jaunes», M-Barek Harfaoui manie l'humour et une ficelle au bout de laquelle il a attaché un os
Pour tenir à distance «les jaunes», M-Barek Harfaoui manie l'humour et une ficelle au bout de laquelle il a attaché un os© Rachida El Azzouzi
 
La quarantaine, des petites lunettes et un bouc soigneusement taillé, Joël vit lui aussi « sa première et dernière grande grève chez PSA ». Il supporte « très mal la présence de la gendarmerie maison » et, à chaque regain de tension, se met à trembler de tout son corps. Comme beaucoup de salariés qui ont grossi ces deux dernières semaines les troupes, il est non-syndiqué et a eu « le déclic », fin janvier, au lendemain du lock-out imposé par la direction, cette tradition patronale qui consiste à fermer provisoirement une usine pour étouffer dans l'œuf un conflit social et priver de salaire les employés.
Joël, non-syndiqué, gréviste depuis le lock-out de la direction, 20 ans d'ancienneté
Joël, non-syndiqué, gréviste depuis le lock-out de la direction, 20 ans d'ancienneté© Rachida El Azzouzi

En attendant que Najib sorte du bureau de la DRH et que les grévistes se dispersent en trois groupes, un premier restant sur place et deux autres se déplaçant, l'un à la Grande-Armée au siège de PSA, l'autre dans les Hauts-de-Seine au siège de Goodyear, le groupe de pneumatiques, il propose de faire un tour de l'atelier montage pour constater qu'« il n'y a pas de casse, peut-être quelques tags et boulons renversés ». Chemin faisant, il s'enflamme pour cette grève « dure mais vivante », raconte le quotidien de l'occupation, « l'incroyable solidarité entre les jeunes et les anciens, les blancs et les arabes », les 191 000 euros de dons récoltés par la caisse de grève à travers la France, les tajines géantes au milieu de l'usine une fois par semaine.
 
L'autre jour, il a discuté « avec un cadre “rebeu” venu de Sochaux, contraint et forcé à endosser le sale rôle de jaune car il n'avait pas assez d'ancienneté » : « Vraiment, je les plains. Leur rôle est horrible. Que racontent-ils le soir à leurs enfants ? » Il cite des noms de camarades qui ont souscrit des crédits pour faire la grève ou qui se sont mis en arrêt maladie pour ne pas perdre leur salaire :« Nous pourrions être encore plus nombreux. Beaucoup de salariés sont solidaires mais sont pris à la gorge financièrement. »
Grévistes ou pas, il faut occuper les longues journées
Grévistes ou pas, il faut occuper les longues journées© Rachida El Azzouzi


Comme Sébastien, conducteur de machines, qui fait la grève à tour de rôle depuis deux semaines avec sa femme « pour partir avec un bon chèque ». Le couple a déjà un pied dehors, « mentalement ».Lui part en formation poids lourds à partir de la semaine prochaine, elle se remet aux études, prépare un bac pro logistique. « PSA, c'est fini » après 17 ans de carrière pour lui, 14 ans pour elle. En 2003, ils ont fait construire une maison dans l'Oise et basé le remboursement de leur crédit, plus de 1 000 euros par mois, sur leurs deux salaires.
 
À la machine à café, Joël marque un temps d'arrêt pour saluer des collègues, des intérimaires et des « embauchés » non-grévistes. La conversation s'emballe entre « pro et anti-grève ». Frédéric« attend son destin » en jouant aux cartes. Il ne fait pas la grève,« mon banquier m'a retenu ». À 40 ans, il habite encore chez ses parents car « les appartements sont trop chers » et parce qu'il ne s'en sort pas avec ses 1 400 euros net mensuels. Un grand black, de quinze ans son cadet, éclate de rire. « À 40 ans, tu n'as pas de femme ? Toi, toujours, chez ta mère avec 1 400 euros par moi ? Ha, ha ! » Lui ne les touche pas et vit seul, loin des siens, restés au Sénégal. Intérimaire, il ne veut pas donner son nom sinon « plus de boulot ».          
« Mine de rien, une grève, ça fatigue plus que de travailler, moralement surtout »
Cyril, accoudé à la table voisine, s'invite, curieux de la présence d'un journaliste. « Vous travaillez pour quelle télé ? Comment êtes-vous entrée ?», demande-t-il en réajustant ses petites lunettes et en bombant le torse. Il a 30 ans, douze ans de maison, assemble les phares, les pare-chocs sur la ligne 24 et ne soutient pas le mouvement. « Pff, raille-t-il, ils veulent sauver l'usine alors qu'ils n'ont aucune carte en main. Ils lancent des œufs, des boulons, des pétards. Ils font n'importe quoi, la fête en permanence. Il est temps que la direction reprenne les commandes. »
 
Mohamed, Ahmed et Abdel, soldats de l'intérim
Mohamed, Ahmed et Abdel, soldats de l'intérim© Rachida El Azzouzi
 
Mohamed en renverse son café et le coupe net : « Menteur, tu donnes une mauvaise image de nous tous ! Quand as-tu vu quelqu'un lancer des tomates ? Au marché dans ton quartier, dimanche dernier ? Moi, je t'ai vu boire le thé avec les grévistes de mes propres yeux. Tu ne le dis pas ça à la journaliste », lance-t-il en prenant l'intérimaire sénégalais à témoin. Cyril devient rouge comme une tomate et se défend : « Oui et alors ? Je suis allé discuter avec des collègues de ma ligne qui sont en grève. Je ne vois pas où est le mal. » Mohamed lui rétorque : « Le mal, c'est que tu craches sur les grévistes alors que tu bois leur thé. C'est ou l'un ou l'autre. Dis-le que tu ne fais pas la grève parce que tu crois que t'auras un poste à Poissy. »
Mohamed décrit « la production paralysée », « les journées interminables où tu fais une voiture, deux voitures puis plus rien et c'est ce qui te fatigue le plus, ne rien faire, tourner en rond. En plus, elles vont toutes finir bradées ou à la retouche car elles sont fabriquées par des chefs qui ne connaissent pas le métier sortis des bureaux ». « Avec la grève, l'ambiance, c'est le matin, l'après-midi, c'est la mort après le changement d'équipe. Beaucoup de grévistes rentrent chez eux, ils craquent car mine de rien, une grève, ça fatigue plus que de travailler, moralement surtout. Vous avez vu la pression que les jaunes leur mettent ? » renchérit Ahmed, un autre « soldat de l'intérim ».
© Rachida El Azzouzi

Les intérimaires viennent « du 91 et du 93 », gagnent « des miettes », moins de 1 000 euros. Longtemps, ils ont rêvé du CDI. Aujourd'hui, ils rêvent « de changer de patron ». « On est venu du bled en touriste. On est passé ouvrier tout risque. Au début du contrat, vous pesez 80 kilos, à la fin, 60 ! On nous donne les postes les plus pourris, sous-caisse où tu te casses le dos, les épaules et le poignet. Visse une journée avec ta perceuse au plafond et tu verras ! » raconte l'un d'entre eux tandis qu'une manifestation démarre dans l'usine pour convaincre les non-grévistes de rejoindre le mouvement sous l'étroite surveillance des« gilets jaunes ».
 
L'un d'entre eux, agent de maîtrise, chef de ligne, accepte de témoigner quelques minutes à l'abri des regards. Il ne fait « pas la police mais le tampon entre les grévistes et les travailleurs » à défaut de pouvoir distribuer du boulot à son équipe réduite a minima. « Cette situation est compliquée pour tout le monde, encore plus compliquée que les autres années. J'espère qu'il n'y aura pas de débordement. C'est difficile pour eux, difficile pour nous. Qu'ils exercent le droit de grève est une chose. Mais il ne faut pas dire de bêtise : les salariés vont bénéficier de très bonnes conditions de reclassement. Ce n'est pas tous les employeurs qui peuvent le proposer aujourd'hui. PSA est un bon patron. »
La production de l'usine d'Aulnay est paralysée depuis le 16 janvier
La production de l'usine d'Aulnay est paralysée depuis le 16 janvier© Rachida El Azzouzi


Des grévistes ont entendu cette dernière phrase et se mettent à ricaner. L'un d'entre eux pointe le doigt sur un délégué CHSCT du syndicat maison flanqué d'un gilet jaune et se met à scander « SIA, CIA ». On les retrouve quelques heures plus tard à la cantine, où la tension est là aussi palpable. La salle est pleine à craquer, quadrillée par des chasubles jaunes. Les trois quarts des salariés sont grévistes et ont le sentiment d’être épiés «comme des prisonniers ». Certains passent et mangent à l'œil. « Je ne vois pas pourquoi je paierais alors que je ne touche pas de salaire depuis quatre semaines », lance un jeune ouvrier.
Au fil de la journée, des prises de parole, des manifestations mais aussi de la musique pour adoucir le climat
Au fil de la journée, des prises de parole, des manifestations mais aussi de la musique pour adoucir le climat© Rachida El Azzouzi

Au passage, il houspille un huissier qui prend des notes : « Casse-toi ! Laisse-nous manger en paix. » La salle reprend en chœur« Casse-toi », puis imite un troupeau de chèvres qui bêlent. D'un coup, une dizaine d'hommes se lèvent pour encercler le groupe de cadres et le pousser vers la sortie, suscitant l'hystérie d'une dame d'une cinquantaine d'années, non-gréviste : « Y'en a maaaaaaarre de votre grève ! » Elle saisit son plateau et sort finir son steak-frites dehors dans le froid, suivie par une dizaine de personnes. Elle a les larmes aux yeux, et soudain « peur de retomber en arrêt maladie » : « L'air de l'usine est devenu irrespirable. »
 
 
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Date de publication: 
19/02/2013